La dernière de tes allumettes avant de mourir

Il est là le problème. Je me cherchais des amis. Pire. Je me cherchais une famille.

J’avais connu une «famille» au sein du Club des petits déjeuners du Canada au cours des dix années qui précédaient mon entrée à ruelle de l’avenir. Les temps ont bien changé, y’a eu du roulement au Club, ce n’est plus du tout ce que c’était, d’autres vous en parleraient, mais à l’époque, j’avais trouvé une famille de monde de coeur qui s’roulait les manches en gang pour nourrir de toutes les façons qui soient, beau temps mauvais temps, le coeur, le corps et l’âme de nos enfants. Du monde avec qui je m’alliais à «ma» cause. Qui se prenait pour un beau village qui élève les enfants. Qui tartinait épais les tranches de pain servies à l’école de beurrées de reconnaissance, d’attention, d’écoute, de sourire, de présence… Un goût de croire en soi, à demain. Un appétit pour tout ce qui est possible.

Fini ce temps-là. À’c’t’heure c’est des boîtes à lunch servies dans des sacs en papier brun avec b’en, b’en du packaging empilées dans des caisses de lait distribuées dans les classes, libre service.

Une famille qui me valorisait sans bon sens pour tout ce que j’étais. Même pour mon exubérance! Un enivrement. Le président-fondateur du Club me répétait souvent que du monde comme toi, Cathia, ça s’trouve pas à l’université. Juste le fait qu’il se souvienne de mon nom me laissait présumer que je faisais une grande différence dans son quotidien. Ça m’a probablement monté à la tête. Au coeur aussi. Allant jusqu’à me croire immuable auprès de l’organisme.

J’ai pogné un noeud lorsque j’ai annoncé à mes patrons qu’en famille, nous avions décidé de vivre un an à Paris de juin 2016 à juin 2017. J’étais entrée dans l’bureau de la directrice générale l’air déterminé et assurée d’obtenir faveur à ma demande de permission d’une année sans solde. Comme un genre de congé de maternité mais au lieu de m’occuper d’un bébé, j’allais prendre soin d’un rêve. Le voir grandir aussi haut que la Tour Eiffel. Faire ses premiers pas dans les rues dentelées de balcons fleuris. Lui donner le boire aux deux heures à des cafés-terrasses-spectacles. Avaler des gorgées de beau monde qui passe. Lui apprendre la musique des talons hauts des femmes qui claquent sur les trottoirs pavés. L’habiller d’élégance et du savoir-bien-paraître étudié que seules savent faire les Françaises. Le nourrir à la petite cuillère de bon vin rouge, de fromage pas cher, de saucisson sec et de champagne aux apéros. Lui donner les mots pour chaque chose. Le bercer de culture. L’emmailloter de beauté de la couverture des toits de Paris. Et surtout, surtout… L’aider à grimper sur les modules de son histoire dans le grand terrain de jeu de l’écriture. Parce que j’allais avoir enfin, le temps d’écrire.

Je promettais de revenir puisque mon intention n’était pas de partir pour de bon ou me chercher un nouvel emploi, mais de suivre ma famille dans ce beau projet de vie.

B’en là, ça va créer un précédent si on t’laisse faire ça, qu’on m’a répondu.

Un précédent?! – «Précédent»: nom masculin, qui signifie un fait antérieur qui permet de comprendre un fait analogue ; décision, manière d’agir dont on peut s’autoriser ensuite dans un cas semblable.

Ouais. C’est vrai que pour un employeur, c’est pas vendeur d’avoir à me remplacer pour un an, à former quelqu’un pour faire la job aussi bien que j’la faisais, pis toute, pis toute, pis qu’en plus, qu’il prenne le risque de m’autoriser une autre année sans solde dans un cas semblable…

Faqu’euh, sentant qu’on ne me retenait pas pantoute, j’ai offert de continuer à travailler à distance pour assurer la direction des Camps de leadership, ce que je faisais déjà à partir de mon bureau de Boucherville, tu’seule dans mon département et que, à l’approche des camps, j’allais revenir à Montréal pour assurer l’animation, l’accueil des participants, la coordination de l’équipe, la programmation, etc. Même là, je me revoyais à mes 19 ans en train d’annoncer à ma mère que je quittais la maison pour aller étudier en radiodiffusion à la Cité Collégiale à Ottawa. Elle m’a regardée le sourire en courbe décroissante d’enfant de Vision Mondiale sous-alimenté en me disant: «Tu veux partir d’icitte ma fille?!… B’en tu vas t’débrouiller tu’seule». Chus partie. J’me suis débrouillée. Avec mes 90 livres de restes de peau et d’os mêlés à des cannes de soupe aux lentilles pis des tranches moelleuses de pain blanc beurré de beurre salé, je suis revenue lui rendre visite à Noël de cette année-là, le sourire en quartier de lune, des étoiles plein les yeux, l’air de dire: «Kin’toué, t’as vu, chus toujours deboute même quand la nuit s’étire sur mes jours à m’débrouiller tu’seule à tenir mes rêves comme une bougie de sécurité que t’allumes dans ton char en pleine tempête de neige. Instinct de survie. Comme si c’était la dernière allumette de la pauvre petite fille du conte d’Andersen qui juste avant de mourir de frette, voit défiler un festin de dinde, tourtière, p’tits pains fourrés à’viande hachée, oignons, cannelle et clou de girofle… Mes rêves m’alimentaient. Pis je les tenais bien serrés comme un lampadaire dans un fond de ruelle louche. Parce que la vie c’est un peu comme une ruelle louche; tu t’y aventures d’abord, b’en confiante en te disant qu’en toi se trouvent toutes les réponses à tes questions, que t’es outillée, que t’as tout c’qui faut pour réussir jusqu’à ce que t’entendes des p’tits craquements ici et là dans l’noir pas rassurant de la seconde qui viendra ou viendra pas de ta vie, pis que la peur te pogne, que ton coeur se met à spiner à la vitesse d’un cycle d’essorage pis que toute ta raison, tes principes, ta lucidité se tordent de probabilités qui se ramassent collés aux parois des palissades qui longent les deux côtés de la ruelle. Parce que ta ruelle de vie louche s’arrête toujours à la limite des palissades où commence la ruelle de vie louche de tes voisins. Y’en n’a pas de liberté les amis! On devrait retirer c’te maudit mot-là du vocabulaire. Ça ferait moins d’chicane. Faire plus de place aux mots collectivité, égalité, jovialité, spiritualité… On a rien’qu’un peu de pouvoir de choisir même quand on n’a pas l’choix. Choisir de comment on va traverser la ruelle louche de nos vies.

En dansant? En chantant? En s’aimant? En s’aidant? En courant? En rampant?

Pis une fois que t’as choisi. Les jeux sont faits. Rien ne va plus. Tu as choisi de miser sur la préciosité de tes rêves comme une bougie de sécurité dans ton char un soir de tempête ou comme la dernière allumette avant de mourir de frette pour t’éclairer le chemin et te rendre compte que les p’tits craquements pas rassurant que t’entendais en marchant n’étaient rien d’autre que ton imagination obèse morbide qui venait de s’assoir sur le rebord des palissades pour te regarder passer ta vie. C’est là que tu t’trouves b’en niaiseuse d’avoir passé tout c’te temps-là à imaginer ta vie au lieu de la vivre…

Ceci dit, mes bosss ont ajouté: «Écoute, on t’aime bin, mais on peut pas rien t’signer sur papier… Reviens dans un an, on veut pas t’perdre parce qu’on t’aime t’sais…» Je suis partie rassurée en m’disant que j’avais pas besoin de m’inquiéter de chercher ailleurs, c’est là que je voulais travailler pis on m’attendrait.

Je suis revenue au bout d’un an, j’ai tenu mon engagement.

Bon, vu qu’t’es partie, t’as tout perdu… Tes 10 ans d’ancienneté, tes vacances, tes bénéfices, tes assurances, tout!, que mes bosss ont glissé entre un Pis?? Comment c’était la vie à Paris? et un En tout cas tes photos de voyage sont tellement belles!

Les orteils me crispaient sous la table du resto dans l’fond de mes beaux souliers golden de Paris.

On t’offre un contrat d’animation des quatre Camps de leadership de l’année du Club qui commenceraient en mars…

Si j’avais eu des ongles, je les aurais enfoncés dans le vieux bois verni de la table. Et puis, pourquoi l’emploi du conditionnel présent à la troisième personne du pluriel pour parler des camps? Est-ce qu’ils commenceront dans un futur simple rapproché ou ils commenceraient conditionnellement à si on a le soutien financier de nos partenaires?

  • Oui mais, on est le 17 juillet, qu’est-ce que je fais d’ici mars de l’année prochaine?, que j’ai réussi à répondre la gorge fendue comme la terre sèche du désert d’Atacama.
  • B’en c’est l’occasion rêvée pour toi de faire des p’tits contrats ailleurs, être ton propre produit, ta propre entreprise, disaient-elles aussi enthousiastes que des vendeuses de plats Tupperware.

Devenir un produit pour emporter comme l’ensemble à salade bleu paon en vente-éclair jusqu’à épuisement des stocks!?? Fuck you. No way! Un petit contenant unique et idéal pour la maison ou pour emporter. En plus d’être un plat de service pour vendre ma salade, je serais parfaite pour l’entreposage au frais de l’oubli des jours où mon produit se vend pas. Se vend plus. Toutes les dix années de vie passées au Club peuvent s’emboîter d’un coup pour offrir une commodité exceptionnelle qui coûte pas cher, pas cher à l’employeur. Être mon propre produit. La Tupper Mignonnette qui s’emboîte astucieusement le coeur sous le couvercle étanche du silence.

Pis pourquoi vous ne me l’avez pas dit lorsque je vous demandais six mois plus tôt, en janvier, ce qui m’attendait à mon retour? Je vous écrivais, je vous le demandais!? Vous me traitiez à la «blague» pour faire gentille, d’angoissée, d’insécure…? Hein!? Pourquoi pas me l’avoir dit?… J’me s’rais r’virée d’bord…

C’est à prendre ou à laisser ça l’air.

C’est là que dans un pas l’choix il me restait un peu de pouvoir de choisir.

J’veux pas me vendre, je veux me donner!

Je suis revenue à la maison et j’ai écrit ma lettre de démission définitive au Club des petits déjeuners.

Trois mois plus tard, après quelques entrevues et deux trois déceptions, j’ai demandé à une amie si elle connaissait quelqu’un, quelque part qui avait besoin d’une employée qui souhaite aimer et aider le monde à devenir meilleur… Pensant qu’elle ne me prendrait pas au sérieux, trois jours après, je rejoignais l’équipe de ruelle de l’avenir.

Je suis entrée en fonction en octobre 2017 à titre d’Agente communautaire et coordonnatrice du Camp de leadership qui était d’abord à développer pour en faire une offre de service en vue de la programmation estivale de l’année suivante.

J’étais tellement heureuse d’avoir retrouvé d’anciennes collègues du Club qui travaillaient désormais à ruelle de l’avenir. Pas n’importe lesquelles, des filles du temps où j’avais une «famille» de monde qui voulait comme moi, changer le monde, dont la directrice générale qui m’avait engagée onze ans auparavant, au Club, et qui était désormais en tête de la direction de ruelle.

La mission de l’organisme qui est de transmettre la connaissance par la passion ne sonne probablement pas la cloche qui réveille toutes les Mères Teresa du Centre-sud de Montréal qui veulent sauver le monde. L’urgence d’éveiller une passion se fait sur le long terme. Et à ruelle, c’est une force! On le fait bien.

Mettons que dans mon cas, je suis rentrée au poste en pensant fougueusement que mon atelier de Cuisine du Monde du volet communautaire allait servir à nourrir les huit refuges d’urgence des sans-abris et des junkies de la rue Ontario. Le pire, c’est que j’ai pensé qu’on pensait TOUS comme moi…

Quelle vive leçon d’humilité!

C’est clair qu’on a dû rire de moi dans mon dos, que j’ai dû taper sué’nerfs de mes collègues, mais l’ignorance intentionnelle du vieux garçon aigri, ça… euh… Non! J’la comprends pas.

Y’a fallu que j’aie un petit coup de main de notre travailleur social Jocelyn, pour nommer que ma dissension sociale au travail prenait trop de place dans mon coeur, mais ça, ce sera dit parmi les cocasseries d’un autre billet.

Les jours confinés depuis la mi-mars passaient à faire du pain, du ménage, des semis pour un éventuel jardin de balcon, des gâteaux, des nouvelles recettes, des devoirs à la maison et des lectures… Ah! Des lectures!

Puis, lors d’une première rencontre d’équipe ZOOM en mai dernier, où personne ne se demandait comment on allait, la DG nous a partagé la nouvelle structure de notre offre de service auprès des enfants à distance… Ça m’a tuée. Ça y’est. S’il ne me reste plus les enfants, il ne me reste plus rien.

Pas l’choix. C’est d’même pour le moment.

Une lettre de l’UQAM est arrivée.

Maîtrise en Études littéraires… Admise à la propédeutique… Temps partiel…

Rien n’empêche un temps plein?

C’est là que dans un pas l’choix il me restait un peu de pouvoir de choisir.

J’ai écrit ma lettre de démission à la demande de ma boss, effective le jour même et j’ai quitté ruelle de l’avenir.

6 réflexions sur “La dernière de tes allumettes avant de mourir

  1. Mautadine que t’écrit bien ! Je te comprends tellement. Je me suis reconnue quand, après dix ans à Chapters, a commencé l’opération Écoeurons les anciens! Je me rappelle la face du mon superviseur quand je lui ai dit: Bous êtes pas heureux, pis moi non plus. Mais j’ai une solution qui va tous nous rendre heureux: I quit!

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    1. Trop forte ma Lyne!!! Heille’euh un m’ment d’nné, c’est plate à dire, mais on n’est pas grand chose dans le grand univers du marché du travail aux yeux d’un employeur… J’envie les pigistes, les artistes et les jeunes entrepreneurs.res qui ont le courage de travailler en leur nom, aux services des autres ou de l’art…

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  2. Très beau ton texte Cathia. je me souviens aussi de cette époque. Je trouve toujours ma place au Club. Comme on dit il faut de tout pour faire un monde. Tu es unique et magnifique et les autres aussi. Salut!

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    1. Et j’espère que tu y seras encore longtemps pour assurer la mémoire de ce temps!! Les enfants et les bénévoles ont eu droit à ta bienveillance et ils sont de meilleures personnes pour ça! Merci pour les mots doux, et à bientôt Sonia!

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