Un amour d’été

Et puis le confinement s’est essoufflé à mesure que je prenais mon erre d’aller, aspirée par la littérature. J’atteignais une vitesse de croisière aussi soutenue que les ailes de l’aigle. Un vol haut en émotions. Décollage compendieux et accrocheur. Turbulence incontournable au passage des récits des auteurs, des autrices qui se vident les poches d’air manqué, manquant par la colère, l’amour, la rage, la révolte. Atterrissage sur un point final avant l’épilogue, les remerciements, la liste du même auteur, la date du Dépôt légal, le numéro d’ISBN. Le regret d’éteindre les moteurs de ma curiosité sous la quatrième de couverture. Placer le livre dans la rangée «lu» sur l’étagère de ma bibliothèque avant d’en prendre un autre. Lire partout et tout le temps. En me levant, à l’aube. Avant le chant des oiseaux. Presqu’en même temps que la dernière plainte de la cigale juste au moment où elle s’apprête à cogner à la porte de la fourmi, sa voisine, et qu’elle se mette à danser. Lire tard dans la nuit. Lire pour sortir de l’insomnie qui fonce tout droit dans les réacteurs de mes rêves boulimiques. Éveillés. Endormis. Qui se nourrissent excessivement d’histoires d’amour de toutes sortes, de tous les visages, de façon répétitive et durable. Lire en déjeunant devant les ondulations sensuelles de la fumée de mon café. Ouvrir un livre au hasard aux toilettes, dans le bain, au lit. Avant, après avoir fait l’amour. Tournée les pages au rythme de ma respiration. Haletante. Saccadée. Parfois interrompue.

Des autrices. Des auteurs. Un langage littéraire. Cadré. Propre. Des parlures contemporaines. Idiolecte de la rue. Des quartiers pauvres de Montréal. Des communautés ravagées du nord. Loin. Qui Cris. Des paroles Innu’sitées. Des langues qui ne veulent pas mourir et qu’on a transcrites à l’encre noir sur fond de peau rouge pour ne pas les oublier. Du sang. Des larmes. Des coups. Des quêtes. Des amitiés. Des mères à qui on ne veut pas ressembler. Des pères manquants, manqués. Des ruptures. Des forêts sauvages. Des familles défaites. Des pays lointains. Des légendes. Des baisers…

Et cette sorte de nitescence dans le silence de mes lectures. L’oracle du message reçu. Me revient cette vieille chanson de Jean Lapointe. C’est dans les chansons qu’on apprend la vie. C’est surtout dans les livres. C’est dans les livres qu’on apprend à vivre, vivre avec les leçons de vie des autres. Un écho de leur coeur. Un acouphène qui bourdonne à chaque instant les bouts d’histoire qu’on raconte pour ne pas qu’elle se répète.

Puis, l’hiver est parti, le printemps a vite passé et l’été s’est installé. Il était attirant. Entreprenant. Ses intentions étaient claires. Me divertir. Me dérouter. Me tirer hors de mes livres.

Je l’ai rejoint une première fois sur l’herbe, couchée sur une épaisse couverture fleurie jaune pour lui lire les pages de mes romans. À voix haute. Ça l’allumait. Ça l’enflammait. Il devenait de plus en plus chaud. Humide. Invitant. On s’est épris l’un de l’autre. Des amoureux de passages.

Soumise à sa chaleur, j’allais le retrouver au parc avec en main, un nouveau roman. «Lis» m’ordonnait-il. Alors je m’alitais, nue sous le coton de ma robe, le livre écarté et je lisais. Nous faisions ainsi l’amour des jours entiers de canicule. Furtivement. Son corps éthéré sur le mien. Son souffle entre mes cuisses. Des perles de sueur sur mes tempes assouvies, pleines d’un roman lu de plus.

Il m’avouait ne pas avoir d’histoire. Que l’«été» est un participe trop vite passé. Que c’était bon d’exister dans un lieu qui reste, comme dans les livres, parce que les écrits restent et que les étés qu’on y décrit le prolongent un peu plus longtemps.

Il a pleuré quelques fois. Des gouttes de pluie ou de plaisir. Un fluide ni salé, ni sucré qu’avalaient les pages de mes livres ouverts. Offertes. Exhibées à la romance des gondoles.

Il lui est arrivé d’être pressé de connaître la fin de l’histoire. Il faisait tourner les pages d’un coup de vent. Je le laissais à son impatience, s’amuser à éventrer mes livres, fabriquer des éventails de papier. Qu’à cela ne tienne. Il dépendait de moi, de ma voix pour jouir de ces lectures. Alors il se ressaisissait. M’offrait un jour plus doux, dans les normales de saison. Et nous recommencions.

Je le sentais anxieux de l’arrivée imminente de l’automne et de la rentrée. Mes études allaient me ramener à l’ordre. Mes engagements. Mes devoirs. Mes obligations. Fini L’art de ne presque rien faire en lisant auprès de mon amant. Mon amour d’été. J’allais le quitter d’un jour plus frais d’automne à l’autre.

J’ai essayé d’entretenir la flamme de ce que nous avions été, mais… Le charme de l’automne à tôt fait de me séduire. Je me suis abrillée. D’un gros duvet de plume. Des bas de laine. Des manchons. Et un foulard. L’automne comme à son habitude, se pavanait comme un paon radieux de mille feux. Coloré. Flamboyant. Un panache à faire rougir les feuilles des arbres en une nuit d’amour.

Cocu, l’été m’en a voulu. Il est parti sans un au revoir. Quand il reviendra? Ça reste à voir. Et depuis, c’est bizarre, j’ai des copies manquantes sur l’étagère de ma bibliothèque, dans la rangée des livres lus…

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