C’est le mois de Marie

Quand arrivait le mois de mai, ma mère chantait toujours, non pas la-la-la, mais plutôt : « C’est le mois de Mari-i-euh, c’est le mois le plus beau, à la vierge chérie-euh, disons ce chant nouveau… » Le genre de chanson plate qui te rentre dedans comme un boulon king size fait exprès pour te stretcher le lobe d’oreille et que, même si t’essaies de te l’enlever de la tête, elle laisse des marques. Je ne peux donc pas m’empêcher de refredonner ce cantique religieux que les canadien.ne.s français.es chantaient traditionnellement dans leu’paroisse, à tous les mois de mai de chaque année.

Plus particulièrement aujourd’hui, je me demande ce qui est advenu de Marie. De sa vie?  J’ai tourné le dos à la religion catholique il y a de cela plus de trente ans, voyant tout le mal – beaucoup plus que le bien – qu’elle provoquait sur le monde. Je ne suis pas officiellement apostasiée parce que je ne veux pas m’embarquer dans de la bureaucratie papale, mais dans mon for intérieur, je le suis. La seule figure religieuse qui m’intrigue – m’intriguera longtemps – encore, c’est Marie. Elle demeure une femme – ou un mythe – de l’histoire sans réponse pour moi, à de nombreuses questions.

Lorsque pour des raisons d’esthétisme et de beauté architecturale, d’odeurs d’encens et de vieilles caves humides, je me pointe dans une église, je me dirige toujours vers le présentoir des lampions qui se trouve sous « la » statue de Marie. J’en allume un pour la santé de la famille et la patience d’être une bonne mère. Je prends le temps de regarder ce visage de plâtre, son teint Ivory, si jeune, angélique, douce, renoncée, généreuse. Je me demande ce qu’on sait de son histoire d’amour avec Joseph? Après la mort d’un enfant habituellement, les couples se dissolvent, s’effritent, se brisent. Ont-ils tenu le coup? Ont-ils été assez forts pour passer à travers l’incohésion de mettre en terre, le fils du père qui vit au ciel? Pourquoi ne pas l’avoir «encielé» dans le caveaux familiale? Dans le lot du cimetière céleste? À côté du st-esprit et de quelques poussières d’étoiles? A-t-elle même survécu à sa peine? A-t-elle refait sa vie avec un autre? Qui? Judas? S’il a été capable de vendre le fils, il aurait pu se payer la mère. Et que sait-on de la mort de Marie? C’est dommage qu’on lui ait accordé la gloire et les honneurs de jouer un rôle aussi important dans ce grand classique de l’histoire du monde et de son théâtre, plus grand encore que Cyrano de Bergerac, Le Cid, Antigone ou Macbeth et que personne ne connaisse la fin de sa tragédie.

A-t-elle connu un iota du bonheur d’être une femme et pas qu’une mère? Ouais parce qu’être une femme dans ce temps-là, c’était pas si pire, pas besoin d’avoir peur de se faire agresser dans une ruelle tard, le soir, Marie vivait dans une étable perdue en plein milieu d’un champ de Bethléem, y’a pas un agresseur qui aurait eu envie de perdre son temps là. Aucun groupe ou mouvement social n’avait à prendre part à la lutte pour l’équité salariale entre les hommes et les femmes, c’était tellement facile mettre du beurre sua’table, jésus changeait l’eau en vin pis les roches en pain. C’est pas tu’suite qu’on aurait placé le mot « féminicide » dans les rouleaux de papyrus des philosophes, Joseph était charpentier, la seule chose sur laquelle il cognait à grands coups de masse c’était sur la tête des clous. Même la fois où Marie-Madeleine aurait pu y passer, se faire lapider sur la place publique, coupable d’un désir pour un autre homme, jésus est intervenu dans toute sa splendeur héroïque en remettant tout l’monde à leur place : que celui – oui, parce que c’était toute une bande d’hommes enragés – qui n’a jamais péché lui jette la première pierre… Et pouf! Tout le monde a disparu d’une shot. Rentré chacun chez eux. Kin’toué! God job djézusss! Facile de même. Dommage que cette formule magique n’ait plus aucun pouvoir aujourd’hui sur les multiples formes de jugements à l’égard d’autrui, de sa différence, dans toutes les sphères de notre société.

Qu’en était-il de ces petits plaisirs de femme à fouiller dans les garde-robes de sa cousine Élizabeth, lui emprunter ses sandales de gladiateur et ses robes à taille empire pour faire changement de ses sempiternelles djellabas bleues poudre et son voile blanc brodé de fil d’or? Boire du vin comme de l’eau puisqu’il coulait à flots, finir un peu pompette dans une soirée de danse du ventre étendue sur les méridiennes du salon des Rois mages à écouter Marie-Madeleine raconter ses histoires de cul? Papillonner avec Pierre, Jean, Jacques, et le reste des apôtres, pour le fun, rien de sérieux, pour jouer le jeu de la séduction, sans transgresser les limites, entre adultes consentants, parce que séduire est un pouvoir que tout homme et femme aiment bien maîtriser, sans se livrer, ni s’abandonner, parce qu’ils se sentent vivants, comme un feu de camp qu’on entretient pour ne pas qu’il s’éteigne, qu’on s’en approche pour se réchauffer, sans y toucher pour ne pas se brûler. La séduction peut rendre la vue aux aveugles sans imposer les mains, cracher dans les yeux ou faire une pommade miracle avec de la bouette.

Pauvre Marie mère de dieu, quelle tristesse si sa vie n’a servi qu’à se fendre le corps, se déchirer la chair d’un orifice à l’autre, se disloquer le bassin pour laisser passer le p’tit christ et ses frêles épaules qui allaient porter tout le sort du monde, pendant des siècles et des siècles. Et que dire des nuits de veille, des fuites urinaires, des descentes de vessie, des mamelons gercés par l’allaitement, les couches de saint suaire à laver dans l’abreuvoir du bœuf et de l’âne, parce jésus avait peut-être trouvé le truc pour changer l’eau en vin, mais pas l’inverse, l’eau était rare, et puis la charge mentale, la fatigue, le post-partum, l’absence de libido, l’inquiétude… Comment pouvait-elle vivre sainement, en sachant que c’était prévisible, que son enfant allait mourir pour le salut du monde, nos péchés et le pardon des dudes qui avaient soif dans ce temps-là, de pouvoir et de « libâaarté »?

Et les traits de sa jeunesse sur le visage des statues, des icônes, des peintures religieuses, a-t-elle vécu assez longtemps pour connaître le privilège de vieillir? De connaître tous les changements hormonaux, les transformations du corps et cet amour de soi à entretenir tout au long des étapes de notre évolution? Ah! Oui, parce que ça en prend de l’amour de soi à une femme, pour accepter qu’en l’espace de quelques mois, son derrière, comme deux miches de pain lisses et fermes, devienne un appui-tête de voyage en forme de «U», mou, pendant, déformé par un manque flagrant de rembourrure; son petit ventre rond d’hier, qu’elle excusait sous prétexte d’une courbe lombaire prononcée, devienne une bouée gonflable qui fait tout le tour de la taille, comme les gros tubes noirs des glissades d’eau à Piedmont dans laquelle la jeunesse a dérapé pis que la vieillesse déguisé en lifegard, s’amuse à la regarder se noyer, victorieuse, assise sans rien faire sur le bord de mes bourrelets… Euh! J’veux dire, les bourrelets de la femme en général. D’accepter qu’elle n’a plus besoin de flotteurs, elle a du gras de bye-bye; que la peau du visage s’affaisse comme si ses humeurs pesaient 400lbs; que ses petites rides de sagesses inoffensives deviennent des canaux de Venise; qu’elle passe de la grâce d’une étoile de mer à la rondeur des oursins et que ceux-ci ne font jamais parti de la sélection naturelle des cueilleurs de coquillages à la plage. On cherche les bigorneaux, les coquilles St-Jacques, les pétoncles, les bulots, les huîtres, mais pas les oursins. Je soupçonne même qu’il arrive un moment dans la vie d’une femme où les viscères complotent entre eux, lorsque la vieillesse s’installe sur son transat de vie, ils se disent : « Tiens! La vieille, elle n’aura plus d’enfant, faqu’euh on peut se relâcher les gars, slacker pour un boute, s’étendre, pu besoin de se contenir, lets’go! On se prend trois trous de ceinture de plus de tours de taille! » Et que dire des fringales soudaines de sucre! L’envie de donner des leçons à la p’tite caissière du Provigo. Les bouffées de chaleur, la tristesse injustifiable, les doutes, les questionnements… Bref!

Sainte Marie, bénie entre toutes les femmes – pour ce que ça vaut, t’as été choisie parmi nous toutes pour scraper ta jeunesse pis finir fille-mère – je me demande en ce 1er jour de mai, si au moins tu as été heureuse? Tu ne souris jamais sur les photos, les sculptures, les peintures… Si jamais tu nous envie de là où tu te trouves, simplement parce qu’on est en vie, sache que le muguet est joli aujourd’hui, entre le ciel et la terre.

11 réflexions sur “C’est le mois de Marie

  1.    Ouf ! Quel choc que ce texte absolument disjoncté Sacrilège aussi perturbant que les images des 40 000 Israélites fous religieux sans femmes, piétinant 40 de leurs frères

    Salut, vrai Corps né de la Vierge Marie, qui as vraiment souffert, immolé sur la croix pour l’homme. Toi dont le côté percé laissa couler de l’eau et du sang, sois notre viatique à l’heure de la mort. Ô doux Jésus ! Ô bon Jésus ! Ô Jésus, Fils de Marie1 !

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  2. Ce texte est un grand cru chère Cathia. Faut se reprendre plusieur fois pour ne rien manquer. En passant la Ste-Jeanne est montée drette au ciel le 15 août. Fête de l,Assomption de la Ste-Vierge et des Acadiens !

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      1. Et pour ce qui en est de l’apostasie je partage ton opinion et j’ajouterais que dans mon cas je me garde le privilège de m’adresser aux divinités en cas d’extrême de perte de contrôle des événements 😂🤣😂

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