Le premier mot, la première phrase

Je venais de replier la bande collante de l’enveloppe à bulle dans laquelle j’avais abrillé mon premier manuscrit. Je l’avais couvert d’une lettre de présentation bourrée de chaleur humaine et d’authenticité, mince protection pour un minimum de confort lors de sa traversée de l’océan. Il allait y passer quelques jours, quelques semaines, dans la soute à bagages frette d’un avion anonyme. On croira en un corps mort qui repose à la morgue en attendant d’être réclamé par la famille. Une dépouille de mots sur des bouts de linceul de papier blanc. Si les maisons d’édition ne le reconnaissent pas, après un temps, il finira dans la fosse commune de tous les fonds de tiroir des écrivains ou dans un laboratoire scientifique de la famille Proust qui travaille à la recherche du temps perdu.

Et puis après il faut attendre une réponse qui viendra peut-être dans deux ou trois mois, minimum. C’est long pour le pigeon de faire le chemin inverse, vers l’est, pour me livrer un aussi précieux message. D’abord, il lui faut traverser la ville et les gratte-ciels d’auteurs, d’autrices, tous ceux qu’on appelle les incontournables, qu’on élève toujours plus haut au sommet de leur gloire. Et avec raison, précise-je. C’est bien malgré eux s’ils font de l’ombre aux antres de nous, les auteurs et autrices inconnus, qui chauffent le dehors d’un feu de passion, le cœur tout grand ouvert, les portes même pas barrées. Que dire aussi de ces envolées de prix littéraires qui migrent toujours vers les plages de la renommée où se trouvent les plus grandes vagues.

En attendant qu’il arrive, il faut se donner un sens à notre existence, se trouver des raisons d’être sur terre, se demander à quoi ça sert d’écrire si on n’est pas lu, qu’il est de velours le manteau d’écrivain, mais pas toujours confortable. Trouver le courage de croire en soi, en son talent, croire qu’on va réussir… Et puis avoir le courage de ne pas s’arrêter là. Serge Bouchard écrivait – c’est bizarre de conjuguer le verbe au passé – en prenant Un Café avec Marie : « Le courage (…) C’est l’écrivaine qui rédige la première ligne d’un long roman, anticipant l’angoisse, la fatigue, les découragements. Ce sont les petits matins, les longues soirées, les nuits d’insomnie. C’est l’effort de faire le premier pas, d’écrire le premier mot, la première phrase. »

Le premier mot, la première phrase

Le premier mot, la première phrase

Le premier mot, la première phrase

C’était comme si j’étais ligotée par un fil du temps qui doit défiler dans l’ordre des choses. Attendre une réponse d’abord, un oui ou un non, préférablement un oui, mais au moins avec un non, tu ne restes pas prisonnière de l’attente. Tu sais à quoi t’attendre. Tu vois clair dans la suite des choses, dans la prochaine étape, what’s next!

J’admire les artistes qui n’ont pas de « plan B ». Ils peignent. Ils dansent. Ils chantent. Ils composent par besoin, par nécessité, pour gagner leur vie, parce qu’ils ne savent pas faire autrement, qu’ils ne savent pas faire autre chose et que faire autrement ne fait pas de sens pour eux, faire autrement leur fait mal. J’adore l’expression qu’ils utilisent parfois, dans des entrevues, en réponse à la question pourquoi. Pourquoi vous chantez? Pourquoi vous dansez? Pourquoi vous jouez au théâtre? Et ils répondent parce que je ne sais rien faire d’autre. Écrire pour moi, c’est comme ce qu’explique Christian Bobin dans La nuit du cœur : « Est-ce qu’un nuage travaille? Est-ce que le rouge-gorge, quand il bombe son petit gilet rouge, travaille? Est-ce que le chat, quand il dort enroulé en mandala sur lui-même, travaille? Peut-être. Écrire pour moi est un travail de ce genre-là. » Je sais faire plein d’autres choses, mais écrire c’est comme me bercer dans une chaise berçante sur le bord d’un feu de bois, des bas de laine aux pieds, un café chaud dans une belle tasse en céramique d’une main et un livre de l’autre. Grosse différence entre écrire et être écrivaine.

Alors j’ai demandé à ma belle-mère Josèphe, de me permettre de m’installer au chalet à St-Adolphe-d’Howard, toute seule, le temps d’une semaine, pour trouver le courage d’un premier mot, une première phrase, d’un deuxième roman avant l’arrivée du pigeon voyageur. Elle a accepté.

C’est un petit chalet blanc aux volets verts au bout d’une allée en « L » à l’envers de cèdres, de bouleaux et de sapin baumier. Déjà, l’apaisement d’un modèle du vivre ensemble malgré nos différences se ressent à l’entrée du chemin. Au centre des deux traces usées des pneus de voiture, s’élève une petite muraille de Chine bleue remplie de myosotis des bois. C’est rare que j’dis ça, mais je préfère leur nom anglais Forget-Me-Not. C’est tellement romantique. On s’imagine la scène d’un preux chevalier tombant dans une rivière emporté par le courant et qu’une seconde avant de tomber, il avait offert un bouquet de fleurs à sa douce en hurlant de ne pas l’oublier.  

Une fois qu’on pousse la porte, on recule cinquante ans en arrière, lorsque Jean-Pierre avait conduit Josèphe pour la première fois, dans sa voiture rouge, pour lui faire découvrir l’endroit, aller à la pêche, voir se coucher le soleil et lui voler un baiser sur le quai. Je pouvais entendre les jumeaux, FJ et sa sœur, s’exclamer qu’il est beau l’escargot qui traine son condo sur son dos, que le chant du huard qui fait des bonds d’écho sur le lac la nuit est une musique cent fois plus douce qu’un prélude de Chopin et que dire des poissons que leur père pêchait et qu’ils se faisaient une joie de les nettoyer.    

Je me suis installée dans cette extension du passé pour écrire aujourd’hui, ce que demain quelqu’un lira. J’allais d’un café sur le rond de poêle à une saucette revigorante dans l’eau printanière du lac, de la caresse d’un tronc d’arbre à une jasette avec Ti-Gus et Olive que je n’ai jamais vus, mais bien entendus grignoter je n’sais quoi, derrière le faux foyer électrique. Bernard, le canard, est venu faire son tour un matin, sur le bord du quai, à 5º degrés de froidure, comme si novembre se couchait sur le lit de mai, sans son consentement. Cette fois-là, je n’ai pas sauté à l’eau. Quand même… Et puis il y a eu cette nuit où les vents étaient tellement violents que ma tête en faisait une tempête; chaque craquement des cimes des arbres sonnait comme une portière d’auto qui se referme, je me suis mise à imaginer les pires attaques, que quelqu’un – un homme, on va se l’dire – venait de débarquer dans ma cachette, une vraie scène de Psychose d’Alfred Hitchcock version John Carpenter. Et les vagues qui n’en finissaient plus de rouler sur elles-mêmes comme si elles montaient jusqu’à ma fenêtre du deuxième, puis le ponton du voisin qui frappait le quai, on aurait dit un soldat qui cogne sur une grosse caisse dans la fanfare de la garde d’honneur… Jusqu’au lendemain où enfin, j’ai écrit… un premier mot, une première phrase. Le « livre-2 »est bien commencé pour mon projet de triptyque, et lorsque j’écris, je ne voudrais être nulle ailleurs que dans l’acte d’écrire. Peu importe, où je suis, qui je suis, où je vais et ce que je ferai demain… Mon bon ami Marc Lincourt, artiste comme je les aime, qui répondrait à la question pourquoi, qu’il ne sait rien faire d’autre que d’être artiste, me dirait : « Ferme ta yeule, assis-toi, pis écris! »

De retour dans mon petit bureau aux parfums de patchouli et de rose, les rires des enfants qui roulent sur eux-mêmes et montent à ma fenêtre, en attendant l’arrivée du pigeon, j’écris…

4 réflexions sur “Le premier mot, la première phrase

  1. Merci pour ce joli voyage dans ton beau pays et ton écriture qui chante et rayonne ; je suis une fan de ce que tu écris ! Ça fait du bien de côtoyer les enchantements que tu vis ! Quel beau cadeau tu nous offres-là!bises

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