Pour braver mon ignorance

« Là, il resta debout, un instant, et écouta », écrit Alexis Michalik, dans son roman Loin.

            « Il écouta le bruit des gens qui passaient, des annonces, des couples qui se disaient au revoir, des familles, des employés, le son des valises à roulettes qui glissaient sur le sol marbré. Il écoutait le bruit du monde qui s’apprête à s’envoler.

Puis il ouvrit les yeux, et contempla le grand panneau d’affichage.

Il se mit à lire toutes les destinations auxquelles il n’avait jamais pensé, toutes ces villes dont il ne savait rien (…) :

Akulivik – (Cape Smith) La pointe centrale du harpon en forme de trident

Aupaluk – Là où la terre est rouge

Inukjuak – (Inoucdjouac, Port-Harrison, Port-Lapérouse) Le géant

Ivujivik – Là où les glaces s’accumulent

Kangiqsualujjuaq – (George River, Port-Nouveau-Québec) La très grande baie

Kangiqsujuaq – (Wakeham Bay, Maricourt, Notre-Dame de Maricourt) La grande baie

Kangirsuk – (Payne bay, Bellin) La baie

Kuujjuaq – (Fort-Chimo) La grande rivière

Kuujjuarapik – (Poste-de-la-baleine) Belle grande rivière

Puvirnituq – (Povungnituk, POV) L’endroit où il y a une odeur de viande putréfiée

Quaqtaq – (Notre-Dame de Quaqtaq) Qui ressemble à un ver intestinal; Il est gelé

Salluit – (Sugluk, Saglouc) Les maigres (ceux qui sont minces)

Tasiujaq – (Baie-aux-feuilles, Leaf Bay) Qui ressemble à un lac

Umiujaq – (en référence, un 15e village) Qui ressemble à un umiaq (grande embarcation ouverte, traditionnellement faite de peaux de phoques)

            Lorsque les roues de l’appareil quittent la piste, il entend son cœur accélérer. Mais ce n’est pas la peur de mourir, c’est l’excitation de l’inconnu, l’envie d’un ailleurs, la promesse d’une aventure. C’est ce qui soufflait aux (…) explorateurs (…) de pousser toujours plus loin – pour certaines personnes dans l’Nord, «loin» c’est à quelques mètres de l’école ou de la COOP. Pour d’autres, «loin» c’est se demander : «OK, qu’est-ce qu’on fait de nous maintenant? De notre langue? De notre culture? De notre présence? De notre volonté à faire partie de ce monde, cette société?. «Loin» c’est aussi pour eux, de viser la pointe de son arme, le cœur du caribou, couper les ailes des oies sauvages, fermenter l’huile de phoque, coudre une broderie ornementale sur le capuchon d’un parka, se raconter une histoire, jouer du tambour, chanter des chants de gorge… – leur frêle esquif, – moi, à un moment donné, aussi bête que ça puisse paraître, j’ai eu envie de r’venir à’maison au plus sacrant, dans mon petit confort de privilégiée, avec de l’eau qui coule de mon robinet sans que je la compte, sans que j’me dise qu’il faut que j’l’économise en faisant ma vaisselle pour qu’y m’en reste pour me laver à l’eau chaude. R’venir à’maison au plus criss auprès de mes deux amours qui m’aiment en retour d’une pièce à l’autre de la maison, à distance, chacun dans nos espaces sans que j’en doute plutôt que de supporter l’idée que mes voisins vivent dans un trois et demi sommairement meublé aux fenêtres placardées de planches de plywood en attendant qu’un cargo ou qu’un paquebot fasse de leur priorité, le port d’une nouvelle vitre en remplacement de celle que les jeunes du village ont fracassée pour le fun, un soir après l’école, parce qu’ils s’ennuyaient, et que ces dits voisins vivent surentassés les uns sué’z’autres; la môman, le chum de la môman, les quatre enfants, le mon’oncle, le cousin, la cousine, la sœur, le mon’oncle du pôpa de la sœur qui lui, un jeudi soir de paye après avoir fait la file à la COOP à 16h pour acheter sa caisse de douze à 70$, y feel comme pour dire «je t’aime» à ses p’tites nièces d’une pièce à l’autre de la maison, à proximité, chacune dans leur espace, en cachette, un jeu, un secret qui brûle entre leurs cuisses, mais qu’elles ne peuvent pas éteindre, parce qu’y reste pu d’eau dans le réservoir d’eau. Les premiers répondants au Nord, c’est parfois le camion-citerne qui passe une ou deux fois par semaine pour remplir les réservoirs d’eau vides de pas d’sens. Vide d’une envie de pousser toujours plus loin leur frêle esquif… – leur si dérisoire embarcation, face à un océan gigantesque, bravant les dieux instables des mers, du vent et du tonnerre – mais ce n’est pas qu’au Nord qu’on ne sait plus comment dire «je t’aime», faut pas croire, Martin Carpentier, un bon p’tit gars bin simple, pas d’couleur, pas d’culture, pas d’signe ostentatoire de Saint-Apollinaire, avait peur de perdre la garde de ses filles le jour où il a reçu ses papiers de divorce, il les aimait à en mourir…

            C’est l’audace de l’être humain, cette si petite chose orgueilleuse, c’est le désir de savoir, la soif d’apprendre, le besoin de découvrir – qui ont fait que je suis restée – C’est l’amour de l’inconnu, la perspective de trembler, de rire, d’être découragé, rassuré, de tout perdre ou de tout gagner, de chercher sans fin, la réponse aux questions que l’on se pose.

            De vivre enfin.

            (…) il y aura encore un voyage, et encore un autre ensuite, qu’ils ne seront peut-être, au fond, qu’une fuite en avant, mais qu’est la vie, sans cette fuite, sans cet instinct de survie? Comment vivre sans danger, sans doute, sans braver l’ignorance et affronter fièrement ses craintes les plus enracinées?

            Comment avoir l’audace de prétendre être en vie si l’on vit sans oser? – On me demande depuis que je suis de retour, de parler de mon expérience du Nord. J’en suis qu’à ses balbutiements. Je n’en sais rien encore, mais je sais que je veux braver mon ignorance et affronter mes craintes les plus enracinées, alors, j’y retournerai bientôt.

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