La montée de «blanc» laid

            Depuis que je travaille au Nunavik, je m’amuse à me prendre bien humblement et discrètement, pour une étudiante à la maîtrise en sociologie. J’essaie de comprendre comment la société au Nord fonctionne et se transforme. Comme je ne suis pas experte dans le domaine, mes références ne découlent pas vraiment de la genèse d’articles pointus remplis de name dropping des grands auteurs de sciences humaines : les Carl Rogers, Gilles Deleuze (clin d’œil à mon tendrépoux), Judith Butler, Michel Foucault de ce monde. Pour cette étude, ça ne me serait pas utile.

            Mes outils de références découlent plutôt de la méthodologie quantitative et qualitative de mes observations. Quantitative dans le sens où je sonde combien d’monde du Sud monte au Nord et pourquoi? Pour remplir quels besoins? De quoi les Inuits dépendent-ils à ce point du Sud pour faire fonctionner leur société et la transformer? Sommes-nous vraiment nécessaires à la vitalité de la nation Inuit? De leur façon de vivre? Etc…

            Mon sondage commence habituellement drette au comptoir d’embarquement pour l’un des villages du Nord, à l’aéroport Pierre-Elliott Trudeau. Puis, dans l’avion, ensuite à la Coopérative des Hôtels du village. Il n’y a qu’un seul hôtel par village et les qallunaaqs s’y retrouvent pas mal tous. Là, just watch me comme disait si bien Trudeau dans l’temps du FLQ après nous avoir traités les Québécois.e.s, de mangeux de hotdogs, là, j’m’approprie la cuisine communautaire comme si c’était «ma» cuisine et j’en fais «mon» terrain de jeu! Je demande le nom de TOUT l’monde pis j’le retiens (non, mais, à quoi ça sert sinon?), en plus de leu’d’mander dans quoi ils ou elles travaillent. Je comptabilise le tout, fais un p’tit calcul rapide des besoins pratiques de la communauté et arrive à un résultat de sondage qui ressemble au portrait suivant : au Nord on a besoin de soudeurs, monteurs de ligne, gars (j’veux b’en dire des filles, mais y’en n’a pas, faqu’euh fuck l’inclusion des genres, chus pas là pour vous mentir) de la construction, des gars et des filles cette fois-ci, d’entretien et de ménage (Eh! Qu’ça fait sexiste mon affaire), infirmier.e.s, dentiste (au singulier parce que c’est b’en rare qu’il vient à deux), techniciens en informatique, Bell, Hydro-Québec (ça, j’la comprends pas encore pourquoi on garde le mot «hydro», parce qu’au Nord, la centrale électrique fonctionne au diesel, mais en tout cas… Chus qui moué pour remettre en question le patrimoine d’Adélard Godbout?) techniciens en radiodiffusion, travailleur.euse.s social, génies mécanique, ingénieur civil, technicien en qualité de l’air, qualité de l’eau, j’en oublie certainement des dizaines d’autres corps de métier, mais jusqu’à maintenant, c’est le topo sommaire de mes rencontres donc, de mon étude.

            Mais avant….

            Avant, comme nous parlent les anciens, lorsqu’ils vivaient dans les igloos, nomades, suivant les traces des caribous, guettant le souffle du phoque sous la surface gelée de la mer, ou des bélugas qui s’activent, crachent ou vocalisent, lorsque les chiens tiraient le barda de la famille empilé dans le traineau pour alléger la marche, avant… On n’avait pas besoin du Sud…

            On l’sait, on l’sait Cathia, vous allez m’dire, rebats-nous pas les oreilles ‘ec le passé colonial, nos erreurs pis nos dégâts, c’est faite, c’est faite, à’c’t’heure, on fait quoi?

            OK. OK. J’vous entends. En autant que vous ayez compris que la dépendance du Nord pour le Sud, c’est nous qui l’avons créé, chus «karreck» ‘ec ça (comme dit si bien ma’tante Monique Poitras). Et si tu me demandes à’c’t’heure, on fait quoi?

            M’a te l’dire!!!

            À’c’t’heure, selon les résultats de mon sondage qualitatif effectué de fil de tentative de conversation en aiguille de monologue, j’dis ça pis j’dis rien, t’en fais ce que tu veux, mais ce que tu peux commencer par faire c’est d’aller à la pharmacie t’acheter le Gant Renaissance de Daniele Henkel, y paraît que c’est génial pour enlever les peaux mortes pis te scrubber une grosse partie de tes p’tits préjugés sur les Inuits.

            T’sais, toi, le qallunaaq de toutes les nuances de blanc possibles : albâtre, ivoire, écru, blanc de plomb, de zinc, d’argent, blanc azur, lunaire, cassé, avec ton nouveau gant exfoliant, commences par nettoyer les tâches incrustées de jugement que tu portes de génération en génération sur ce premier  peuple. Tu sais, c’est taches qui ternissent le beau blanc neige du grand Nord par tes petits commentaires insignifiants que t’échappes ici et là, en étalant ton long parcours dans l’Nord, toutes les villages que t’as visités, toute c’que t’as vu, que toué l’Nord, tu connais ça comme le fond de ta poche, parce qu’on sait b’en qu’au Nord, la paye est bonne, t’en as les poches pleines, pleines de même, me d’mande comment tu fais pour toucher l’fond de ta connaissance du Nord.

            Une fois que tu te sens b’en clean reste humble… Ouvre-toi à la lenteur et la parcimonie de la parole Inuit. Apprivoise les silences. N’essaie pas de terminer leurs phrases en pensant qu’une pause est un trou de mémoire ou un blanc, ou qu’ils ne sont pas assez vite, qu’ils n’ont pas assez de mots pour s’exprimer. Le silence Inuit, est une virgule, un signe de ponctuation, le rythme d’un battement de cœur qui s’anime parce qu’enfin quelqu’un écoute, parce qu’ils ont enfin le droit de parole et que de parler, libère!

            Lentement, mais sûrement, tu verras que l’engrenage de tes idées préconçues entretenues pendant trop longtemps, se dérouillera et prendra une autre fonction, celle de prendre la responsabilité de faire mieux à l’avenir. Le passé est mort, t’as b’en raison, mais l’avenir nait à chaque moment présent…

***Ah! Oui, pis fais ta criss de vaisselle dans la cuisine communautaire, j’en r’viens b’en de toujours toute ramasser!

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