Même décomposée

Si les étoiles fument,

Si les cochons s’envolent,

Si les cailloux s’enrhument,

Si l’eau a la parole,

Je me pique à l’héroïsme d’être patiente.

Si les arbres se déracinent dans Lanaudière, là d’où je viens, au premier coup de balai du vent, je résiste à mes idées de poussière.

Une amie a publié sur Facebook, après la tempête, une photo d’une pelure de kiwi séchée au sol en commentant que les trampolines, les arbres, les chaises de patio, tout était parti au vent, sauf cette pelure séchée de kiwi qui n’avait pas bougé d’un de ses poils, dans le jardin.  

La force de la résistance.

Même vide.

Même sèche.

Même décomposée.

Mais pas inutile.

Compostée, cette pelure sert à autre chose.

Les engrais sont des substances organiques ou minérales, souvent utilisées en mélanges, destinées à apporter aux plantes des compléments d’éléments nutritifs, de façon à améliorer leur croissance, et à augmenter le rendement et la qualité des cultures. L’action consistant à apporter un engrais s’appelle la fertilisation

Si mon soleil devient lune, faites que ma nuit soit fertile.

Perdue

Dans le bordel de la chambre de l’écriture, traine le temps.

Une vapeur d’eau de vie insaisissable qui saoule trop rapidement nos corps d’une peur de vieillir, nos âmes ivres d’être pressé de vivre.

Un brouillard saturé de particules d’hier, d’ici, de maintenant, d’après, de plus tard, de toujours et de plus jamais.

J’ai le cœur qui éclate. J’voudrais tellement dormir. M’étendre sur l’asphalte et me laisser écrire.  

Dans le bordel de la chambre de l’écriture, je me donne des ordres.

Fais-ci. Fais-ça. Pour ne pas me perdre. Pour ne pas être une affaire classée. Pour m’ordonnée.

Je prends la plume même si elle pèse des tonnes et j’écris d’un air léger, ne serait-ce que quelques pages de mon journal, la lourdeur du vide.

Pourquoi rien me pèse autant?

Dans le bordel de la chambre de l’écriture, s’éparpillent les pages blanches, les idées, les mots, la poésie.

Mon inspiration est un jeu de Perfection : lorsque les pièces sont à peine rangées au bon endroit dans ma tête, enfoncées dans les p’tits trous de confiance en soi, avant même que j’aie la rapidité d’esprit de les placer dans un texte, sur la feuille ou l’écran, tout fini par exploser à coup de « ça sert à quoi tout ça » ou « qu’ai-je tant à dire de si important ».

L’acte d’écrire comme motif d’interdépendance relationnelle est un jeu d’Operation : j’écris le monde avec des pincettes et le buzzer se met à sonner lorsque j’ai accroché les contours rigides de la pensée blindée d’un autre, ses idées ferrées, ses opinions bétons.

Dans le bordel de la chambre de l’écriture, il y a des livres qui attendent, tassés-serrés sur l’étagère, accumulant la poussière, ils attendent que je me presse, que je me dés’en jachère.

Que mon rien, mon vide se cultive.

Qu’il cesse de perdre son temps.

Et si lire c’est aussi écrire, je me sens analphab’estime de soi et illét’triste.

J’ai pourtant des soldats de mots cachés dans les tranchées de la pudeur et du secret, prêts à défendre le pays de mon imagination et libérer des générations d’idées de livre, mais…

Je ne sais pas faire la guerre.

J’ai peur.

Je suis faible.

Je n’ai pas d’arme.

Que le poids de mon stylo, disait Fatou Diome.

Je ne crois plus en moi.

Il y a les mots de Grand-mère Josèphe que je traine dans ma poche comme un porte-clés serré entre mes doigts, en marchant dans les rues sombres des villes, à 4heures du matin, pour me défendre si la peur de l’échec venait m’attaquer.

Les mots d’amour de mes mots de Grand-mère Josèphe dans mon bagage de vie comme une cacanne de poivre de Cayenne au cas où je devais boucher les yeux de la censure et du jugement envers moi-même.

S’il fallait que je m’oublie.  

Alors…

Que je me sauve.

Que je me sauvegarde.

Que je me sauvetage.

Que je me «saut de page».

Dans le bordel de la chambre de l’écriture je sais que je vais me ramasser.

Me ménager.

Me récurer.

Me décrotter.

Bien sûr que non, t’inquiète, je ne vais pas me balayer ni me détacher.

Je vais d’abord commencer par installer au centre de la chambre de l’écriture les mots d’amour de mes maux de Grand-mère Josèphe, comme le sanctuaire d’un sacré cœur qu’est le sien.

Sur l’autel, je ferai le sacrifice que de mon trouble et de ma lâcheté.

J’offrirai des bouquets de fleurs des lectrices et des lecteurs, qui passent encore, qui prennent le temps de me lire, de m’écrire, délectables amants, maitresses, vos yeux, votre tendresse, ô sublime richesse!

Je changerai l’eau des fleurs à toutes les fois où mon tendrépoux m’aime parce que je continue à écrire (…m’aime-t-il autant depuis que je n’écris plus….) parce qu’il me trouve belle ( suis-je laide maintenant…) lorsque je joue du clavier et que j’harmonise des phrases qui donne un sens et une mélodie.

Je fertiliserai mon âme chaque fois qu’il me regarde, parce que dans ses yeux, je suis.

Lentement, mais sûrement, je me retrouverai.

La montée de «blanc» laid

            Depuis que je travaille au Nunavik, je m’amuse à me prendre bien humblement et discrètement, pour une étudiante à la maîtrise en sociologie. J’essaie de comprendre comment la société au Nord fonctionne et se transforme. Comme je ne suis pas experte dans le domaine, mes références ne découlent pas vraiment de la genèse d’articles pointus remplis de name dropping des grands auteurs de sciences humaines : les Carl Rogers, Gilles Deleuze (clin d’œil à mon tendrépoux), Judith Butler, Michel Foucault de ce monde. Pour cette étude, ça ne me serait pas utile.

            Mes outils de références découlent plutôt de la méthodologie quantitative et qualitative de mes observations. Quantitative dans le sens où je sonde combien d’monde du Sud monte au Nord et pourquoi? Pour remplir quels besoins? De quoi les Inuits dépendent-ils à ce point du Sud pour faire fonctionner leur société et la transformer? Sommes-nous vraiment nécessaires à la vitalité de la nation Inuit? De leur façon de vivre? Etc…

            Mon sondage commence habituellement drette au comptoir d’embarquement pour l’un des villages du Nord, à l’aéroport Pierre-Elliott Trudeau. Puis, dans l’avion, ensuite à la Coopérative des Hôtels du village. Il n’y a qu’un seul hôtel par village et les qallunaaqs s’y retrouvent pas mal tous. Là, just watch me comme disait si bien Trudeau dans l’temps du FLQ après nous avoir traités les Québécois.e.s, de mangeux de hotdogs, là, j’m’approprie la cuisine communautaire comme si c’était «ma» cuisine et j’en fais «mon» terrain de jeu! Je demande le nom de TOUT l’monde pis j’le retiens (non, mais, à quoi ça sert sinon?), en plus de leu’d’mander dans quoi ils ou elles travaillent. Je comptabilise le tout, fais un p’tit calcul rapide des besoins pratiques de la communauté et arrive à un résultat de sondage qui ressemble au portrait suivant : au Nord on a besoin de soudeurs, monteurs de ligne, gars (j’veux b’en dire des filles, mais y’en n’a pas, faqu’euh fuck l’inclusion des genres, chus pas là pour vous mentir) de la construction, des gars et des filles cette fois-ci, d’entretien et de ménage (Eh! Qu’ça fait sexiste mon affaire), infirmier.e.s, dentiste (au singulier parce que c’est b’en rare qu’il vient à deux), techniciens en informatique, Bell, Hydro-Québec (ça, j’la comprends pas encore pourquoi on garde le mot «hydro», parce qu’au Nord, la centrale électrique fonctionne au diesel, mais en tout cas… Chus qui moué pour remettre en question le patrimoine d’Adélard Godbout?) techniciens en radiodiffusion, travailleur.euse.s social, génies mécanique, ingénieur civil, technicien en qualité de l’air, qualité de l’eau, j’en oublie certainement des dizaines d’autres corps de métier, mais jusqu’à maintenant, c’est le topo sommaire de mes rencontres donc, de mon étude.

            Mais avant….

            Avant, comme nous parlent les anciens, lorsqu’ils vivaient dans les igloos, nomades, suivant les traces des caribous, guettant le souffle du phoque sous la surface gelée de la mer, ou des bélugas qui s’activent, crachent ou vocalisent, lorsque les chiens tiraient le barda de la famille empilé dans le traineau pour alléger la marche, avant… On n’avait pas besoin du Sud…

            On l’sait, on l’sait Cathia, vous allez m’dire, rebats-nous pas les oreilles ‘ec le passé colonial, nos erreurs pis nos dégâts, c’est faite, c’est faite, à’c’t’heure, on fait quoi?

            OK. OK. J’vous entends. En autant que vous ayez compris que la dépendance du Nord pour le Sud, c’est nous qui l’avons créé, chus «karreck» ‘ec ça (comme dit si bien ma’tante Monique Poitras). Et si tu me demandes à’c’t’heure, on fait quoi?

            M’a te l’dire!!!

            À’c’t’heure, selon les résultats de mon sondage qualitatif effectué de fil de tentative de conversation en aiguille de monologue, j’dis ça pis j’dis rien, t’en fais ce que tu veux, mais ce que tu peux commencer par faire c’est d’aller à la pharmacie t’acheter le Gant Renaissance de Daniele Henkel, y paraît que c’est génial pour enlever les peaux mortes pis te scrubber une grosse partie de tes p’tits préjugés sur les Inuits.

            T’sais, toi, le qallunaaq de toutes les nuances de blanc possibles : albâtre, ivoire, écru, blanc de plomb, de zinc, d’argent, blanc azur, lunaire, cassé, avec ton nouveau gant exfoliant, commences par nettoyer les tâches incrustées de jugement que tu portes de génération en génération sur ce premier  peuple. Tu sais, c’est taches qui ternissent le beau blanc neige du grand Nord par tes petits commentaires insignifiants que t’échappes ici et là, en étalant ton long parcours dans l’Nord, toutes les villages que t’as visités, toute c’que t’as vu, que toué l’Nord, tu connais ça comme le fond de ta poche, parce qu’on sait b’en qu’au Nord, la paye est bonne, t’en as les poches pleines, pleines de même, me d’mande comment tu fais pour toucher l’fond de ta connaissance du Nord.

            Une fois que tu te sens b’en clean reste humble… Ouvre-toi à la lenteur et la parcimonie de la parole Inuit. Apprivoise les silences. N’essaie pas de terminer leurs phrases en pensant qu’une pause est un trou de mémoire ou un blanc, ou qu’ils ne sont pas assez vite, qu’ils n’ont pas assez de mots pour s’exprimer. Le silence Inuit, est une virgule, un signe de ponctuation, le rythme d’un battement de cœur qui s’anime parce qu’enfin quelqu’un écoute, parce qu’ils ont enfin le droit de parole et que de parler, libère!

            Lentement, mais sûrement, tu verras que l’engrenage de tes idées préconçues entretenues pendant trop longtemps, se dérouillera et prendra une autre fonction, celle de prendre la responsabilité de faire mieux à l’avenir. Le passé est mort, t’as b’en raison, mais l’avenir nait à chaque moment présent…

***Ah! Oui, pis fais ta criss de vaisselle dans la cuisine communautaire, j’en r’viens b’en de toujours toute ramasser!

en tête à tête

Il reste à peine une heure avant d’appuyer sur la fonction «publier». J’aurais pu laisser la page blanche, tout le monde aurait compris le sujet de cet article, mais non, je barbouille des croquis d’idées qui me viennent, sans attachement, aucun, un bouddhisme littéraire, une bouderie créative. Je replie des phrases les unes sur les autres, en indiquant le mot à suivre par celui qui le précède. Un cadavre exquis. Une écriture collective composée de milles pensées, dix doigts et vingt-six lettres de l’alphabet. Là, il y a la mésange sur la branche. Une patineuse sur bottines qui danse like no one’s watching sur la patinoire du parc Molson. Un seul bouton de rose de mon rosier s’est pointé depuis le début de l’hiver. Le thé du Labrador infusé dans ma tasse vintage est froid. Un osti d’criss de drosophile sorti de la terre de mon rosier me tourne autour. Pouch. Pouch. Pouch d’huile de neem. Ça pue l’beurre de peanut. Il fait soleil. Le temps est doux. C’est d’un surréalisme économe. Le dépouillement de la méditation. Je n’ai jamais réussi à méditer. Jamais. Même que je trouve que c’est une perte de temps. J’aime b’en mieux en profiter pour penser. Le jour comme la nuit. En autant que je demeure fonctionnelle. Que serait la vie sans ma tête? Ces compositions perpétuelles m’occupent et m’amusent. Parfois, elles me «préoccucompositionnent». Hier, mon tendrépoux et moi, nous sommes installés en tête à tête à la table d’un café Van Houtte sur Sainte-Catherine, pour boire, heureux et illusoirement libres, un café Moka blanc avec full crème fouettée pour moi et un Golden chaï au pain d’épices pour lui. On reprenait fièrement nos aises dans la pratique de notre sport préféré: «le people watching» pendant que la Charlotte grimpait au mur d’escalade d’Hochelaga dans le cadre d’un programme d’aide et de développement de stratégies pour vaincre l’anxiété. Nous étions comme deux ados excités qui se cachent pour faire un mauvais coup. De fil en tricot de conversation amoureuse, je nous sentais emmitonnés d’un bonheur de se retrouver. Se reconnaître. Se voir. Se plaire. Il m’a regardée tendrement entre deux gorgées de son chaï et de la mousse de lait agrippée à la commissure de ses lèvres, il avait le sourire en armature de brassière lorsqu’il me dit: «T’sais mon amour, j’veux pas t’offenser là…, mais…. t’sais… dans tout le grand spectre de l’autisme, t’es queck’part là ‘d’dans…» Ce à quoi j’ai éclaté de rire! Je lui pardonne son manque de vocabulaire. Ou son trop plein, il ne sait plus où le mettre au bon endroit. Classer. Quantifier. Séquencer. Analyser. En fait, FJ Lapointe, c’est mon chercheur préféré. Il ne m’a pas parlé d’un trouble neurologique. Il ne m’a pas parlé d’un déficit de la communication ou d’interactions sociales. Il propose l’hypothèse que mon cerveau tient de l’ordre du mystère. Une mesure indéterminée de ce spectre. Un cerveau hétérogène. Un cerveau dynamique. Un cerveau en perpétuel continuum d’intensité évolutive. De quoi faire travailler encore longtemps la science sur l’étendue de ce fameux spectre. Une science indisciplinée. Je veux bien être le sujet d’étude de mon tendrépoux, s’il se cherche un projet de retraite, pour le reste de ma vie. Que serait mes amours sans ma tête?

Suivez votre musique…

J’arrive de l’Ermitage Warden, tout juste hier, j’y étais pour écrire mon bilan de l’année, comme d’hab’, sauf qu’au lieu de me prendre une couple d’heures assise seule à un café, comme à chaque 31 décembre depuis mes 14 ans, le stylo noir qui patine sur les pages de mon journal, à boire un latté rendu frette à force de ne pas voir le temps passer, je me suis prise une semaine, tu’seule dans la forêt, pas d’eau courante, pas d’électricité, sous des couvertures de silence et des symphonies répétées du feu qui éclate dans le poêle à bois.

Le bonheur!

Ça fait tellement du bien de regarder derrière pour reprendre plus clairement la marche devant. Ce que la vie avait de bon à nous apporter, ce qui nous a servi et qui peut-être, ne nous sert plus, ce qu’on peut changer et ce qu’il faut cultiver pour mieux se cueillir, s’accueillir, ce qu’on a appris, ce qu’on veut apprendre pour la suite des choses.

Il était temps vous allez m’dire, mais c’est la première fois que je me suis adonnée à écouter vraiment le rythme de mon corps et ses envies. Me lever à l’heure qu’il a envie de se lever. Manger seulement quand il éprouve la faim. Aller me coucher tôt, peu de temps après le jour, parce qu’un m’ment d’nné, on voit pu clair dans’cabane. Sourire en pensant que la lumière a été créée grâce à la production accidentelle d’un feu, il a de cela des millions d’années, par un Homo habilis anonyme. Un dude qu’on appellera ici «Gabin».

Gabin c’te jour-là, s’ennuyait pour mourir dans l’fond de sa caverne, un jour d’orage où y’était pogné en d’dans (le confinement ça date pas d’hier)pis que, pour passer le temps, y s’était mis dans tête d’imiter le bruit du tonnerre. C’t’une activité comme in’autre. Ça fait qu’à l’aveugle, il avait tâté le tas d’pierres qui lui servait d’oreiller, s’en était pris deux qu’il avait pensé cogner ensemble après avoir compté jusqu’à sept suivant le jet de l’éclair qu’il voyait là-haut, fendre le ciel. Y connaissait l’truc Gabin, quand tu vois que l’éclair scie le ciel en deux, compte jusqu’à sept et le tonnerre grondera. Gabin se faisait un fun noir à cogner ses pierres l’une contre l’autre, y se sentait faire «un» avec sa nature, en harmonie avec l’orage. Pis y’avait du beat le p’tit maudit. En fait Gabin, c’était un musicien, mais ses parents avaient dû lui répéter que c’est pas un vrai métier, fait que Gabin restait dans l’ombre de ses rêves enfouis dans la grande noirceur de leur abri. Pis c’est là que le fun commence. Gabin s’est épris d’un rythme et d’une sonorité envoutante, comme un ensorcellement, comme les tambours traditionnels autochtones qui reproduisent le rythme d’un battement de coeur, Gabin était possédé par sa vérité, une libération, y s’est mis à cogner tellement fort, tellement vite, que ça faisait des flammèches dans sa caverne. Y’a dû y en avoir une qui est tombée sur une brindille de paille pour que le feu pogne. Vous imaginez la scène?! Le bordel! Un mélange de peur, de doute, d’émerveillement, de gloire, de colère, de peine. Toute la famille pensait que le soleil était rendu dans maison alors que dehors, la pluie faisait rage. Avant que la flamme s’éteigne, c’est comme si le monde voyait plus clair. Ça doit venir de là, l’étape du processus de création qu’on appelle «l’illumination».

C’te soir-là, Gabin a couché dehors, loin des pierres de la maison. Ça pris du temps avant qu’il se réessaye à jouer de la musique. Y’avait beigne trop peur des conséquences de son art, de l’effet que produisait son instrument. Autant d’émotions incontrôlables. Y’avait peur de se faire rejeter à nouveau par sa famille, de se faire prendre pour un sorcier, un magicien, un «dieu»!

Une couple de jours plus tard, il s’est réessayé. Avec deux pierres, il a osé. Parce qu’il se guettait, il se méfiait au début, de lui-même, mais à la longue, il s’est abandonné à la musique et faisait des feux partout. Gabin est devenu l’artiste du village, un être lumineux qui change des vies, des façons de faire, des façons d’être.

On pense que le feu a été créé pour rallonger le temps en reproduisant l’astre du jour, c’est pratique quand on a plein de choses à faire d’avoir une lampe allumée la nuit pour en faire plus, c’est vrai, mais au fond, la lumière a été inventée pour que les rêves se réalisent.

Dans mon ermitage, la nuit, je me réveillais sans me choquer, sans me forcer à me rendormir, sans la dictature d’un: «dors, dors, dors, dors, enwoueille, dors, faut qu’tu t’lèves demain matin pour travailler, dors, dors, dors, maudite insomnie d’marde, dors, dors, dors, sinon tu ne seras pas en forme». «En forme» de quoi au juste? C’est quoi cette expression? Au lieu de me choquer, lorsque je me réveillais, j’allumais ma petite lampe, j’ouvrais mon livre, je lisais jusqu’à ce qu’organiquement, je me rendorme… La sainte paix, comme disait ma mère. Et je rêvais tellement mieux.

Bonne année très cher.ère.s lecteur.trice.s de mon coeur… Vous pensez que c’est bien anodin de me donner rendez-vous à tous les 1er du mois à 10h (ou quand bon vous semble), mais pour moi, c’est à chaque fois, non mais, chaque fois, comme si vous me faisiez naître!
Un accouchement de l’acte d’écrire et c’est dans vos yeux que l’embryon de moi-même comme autrice, prend vie, incube, grandit, pousse, évolue…
Merci d’être là!

Écoutez votre rythme, la musique de votre corps en 2022…

C’est tout ce que je vous souhaite!

Leçon de chat

            Depuis un bout, probablement depuis la pandémie, je me lève une heure plus tard, soit à 6h du matin, en ayant la douce impression que le monde n’a pas besoin de m’appartenir simplement parce que je me lève tôt. Des fois, je niaise dans le lit jusqu’à 6h30 pour m’amuser à compter un par un les longs cils retroussés du tendrépoux qui dort à mes côtés, la mâchoire relâchée, la bouche pendante, le visage détendu. S’il ne ronflait pas, je l’croirais mort. Ah! Ce que ces vibrations sonores peuvent être tout aussi irritantes que rassurantes ! Des soupirs nocturnes maladroits qui frappent du maillet, la peau du palais. Parfois même, son souffle régulier plonge en apnée dans la mer peu profonde de son sommeil. Ça ne m’inquiète plus, ça ne dure que quelques secondes. Je sais qu’il remontera. Je le laisse à ses coquillages, ses algues, ses trésors et ses sirènes. Lorsqu’il aura fait le plein de ses rêves endormis, il souhaitera en inventer d’autres, au réveil, avec ou sans moi, des rêves qui l’allument et qui le gardent engagé. Généreux. Vivant. Curieux. Comme je l’aime.

            Puis, je me lève. Me rends au salon, dans la pénombre. Déroule mon tapis de yoga et ouvre mon ordinateur. Surtout, sans me poser de question. Je tape Yoga with Kassandra, clique sur Youtube et exécute la leçon de dix à quinze minutes de morning-stretch-boost-energy-yin-yoga-flow. S’il faut que je me pose ne serait-ce qu’une seule question, comme «Bon, c’est quoi l’plan aujourd’hui?», ça y’est, c’est foutu, chus faite, je passe mon tour, reviens à la cuisine, démarre la machine à espresso, pars mes toasts dans l’grille-pain, ouvre la radio, écoute les nouvelles et grogne contre la société. « Le monde c’est d’la marde » que je m’amuse à scander entre une beurrée de cacao-noisette-sans-huile de palme de Stephano et une gorgée de grains-variés-de-Nuevo-Oriente-du-Guatemala aux arômes de chocolat et de mélasse. Le slogan qui me console à tous les coups lorsque les nouvelles ne sont pas bonnes, ce qui veut dire, à tous les matins, c’est vaut mieux pas être conscient pis rester heureux. Toutes les fois où je me lance dans un dialogue unilatéral, une conversation ridicule à haute voix à l’aube, entre moi et les minous de poussière qui roulent sous la chaise berçante, les grains de riz durcis tombés sur le plancher de l’assiette du souper de la veille ou les craquements des lattes de bois franc qui prennent de l’expansion, je finis par me dire vaut mieux pas être conscient pis rester heureux. À chaque fois que les nouvelles ne sont pas bonnes, parce que si elles s’avèrent bonnes à la lecture du bulletin, tôt ou tard, Yves à la circulation, nous parlera d’un accident, d’un bouchon, d’une route glissante, d’un soleil aveuglant, d’une fermeture de route, d’un déversement de camion-citerne et j’en passe. Si par chance, c’est un petit matin tranquille sur l’autoroute, ce sera au tour de Véronique d’annoncer de la pluie verglaçante, du temps froid (ou une canicule), une tempête de neige (mais ça, c’est toujours une bonne nouvelle!) ou un ciel gris en plein été. Donc, dans ces cas-là, j’entends en boucle, François Pérusse dans l’une de ses nombreuses sessions de magasinage au téléphone me dire, vaut mieux pas être conscient pis rester heureux. Bon. J’sais bien que ce n’est pas de jouer la carte de l’ignorance qui fera changer les choses, ou de prendre part à la société pour remédier à la situation d’marde des nouvelles de marde, mais ça m’fait rire et le «RIRE» n’est-ce pas le meilleur remède à la vie.

            C’est quand même ces petites dix à quinze minutes de yoga le matin qui me sont les plus précieuses de la journée. Probablement les dix à quinze minutes qui passent dans lesquelles j’habite tout à fait mon corps. Où j’occupe enfin tout l’espace de mon enveloppe charnelle. J’entends mes vertèbres craquer à la moindre torsion. Mes muscles s’étirer dans les plis et les replis, les tensions et les extensions. Je sens les vapeurs âpres de la nuit à l’expiration. Kassandra nous demande à chaque leçon de penser à un mot, un seul, qui pourrait set the tone for the day. Moi et mon amour des mots, j’essaie d’en trouver un plus joli que les autres; dépaysement, onirique, flâner, exutoire, gourmandise… J’oublie à la fin de la journée de faire le bilan de mes activités pour voir s’il y a bien un lien avec mon mot du jour. Si je m’y mettais, je verrais le dépaysement dans la forêt de Gabrielle Filteau-Chiba, la course onirique de Dawn Dumont, l’exutoire dans la colère de Leanne Betasamosake-Simpson, la flânerie dans les longues traversées de route des camionneurs de Serge Bouchard et la gourmandise dans les voyages au bout du monde pour trouver ses origines d’Alexis Michalik.

            J’ai cette impression que ces dix à quinze minutes de yoga le matin me sont comme un petit mariage quotidien avec mon âme, un vœu, une promesse d’amour. Je pourrais me tromper, me perdre, m’oublier, je pourrais me reprendre, me ramasser, me consoler, me supporter, je pourrais ne jamais me laisser tomber, me donner, m’offrir, me rassurer, me surprendre, m’apprendre, m’aimer mieux. Je me co-habite. Me ménage. Me notarie. Me scelle.

            Bon, ça s’appelle du «yoga», une pratique de la philosophie indienne, mais comme j’insiste pour ne pas m’associer à aucune discipline religieuse, on peut appeler ça, des étirements! Pour vrai, essayez ça, assis, debout, couché dans votre lit et étirer votre corps… On a tellement à apprendre des chats!

Pour braver mon ignorance

« Là, il resta debout, un instant, et écouta », écrit Alexis Michalik, dans son roman Loin.

            « Il écouta le bruit des gens qui passaient, des annonces, des couples qui se disaient au revoir, des familles, des employés, le son des valises à roulettes qui glissaient sur le sol marbré. Il écoutait le bruit du monde qui s’apprête à s’envoler.

Puis il ouvrit les yeux, et contempla le grand panneau d’affichage.

Il se mit à lire toutes les destinations auxquelles il n’avait jamais pensé, toutes ces villes dont il ne savait rien (…) :

Akulivik – (Cape Smith) La pointe centrale du harpon en forme de trident

Aupaluk – Là où la terre est rouge

Inukjuak – (Inoucdjouac, Port-Harrison, Port-Lapérouse) Le géant

Ivujivik – Là où les glaces s’accumulent

Kangiqsualujjuaq – (George River, Port-Nouveau-Québec) La très grande baie

Kangiqsujuaq – (Wakeham Bay, Maricourt, Notre-Dame de Maricourt) La grande baie

Kangirsuk – (Payne bay, Bellin) La baie

Kuujjuaq – (Fort-Chimo) La grande rivière

Kuujjuarapik – (Poste-de-la-baleine) Belle grande rivière

Puvirnituq – (Povungnituk, POV) L’endroit où il y a une odeur de viande putréfiée

Quaqtaq – (Notre-Dame de Quaqtaq) Qui ressemble à un ver intestinal; Il est gelé

Salluit – (Sugluk, Saglouc) Les maigres (ceux qui sont minces)

Tasiujaq – (Baie-aux-feuilles, Leaf Bay) Qui ressemble à un lac

Umiujaq – (en référence, un 15e village) Qui ressemble à un umiaq (grande embarcation ouverte, traditionnellement faite de peaux de phoques)

            Lorsque les roues de l’appareil quittent la piste, il entend son cœur accélérer. Mais ce n’est pas la peur de mourir, c’est l’excitation de l’inconnu, l’envie d’un ailleurs, la promesse d’une aventure. C’est ce qui soufflait aux (…) explorateurs (…) de pousser toujours plus loin – pour certaines personnes dans l’Nord, «loin» c’est à quelques mètres de l’école ou de la COOP. Pour d’autres, «loin» c’est se demander : «OK, qu’est-ce qu’on fait de nous maintenant? De notre langue? De notre culture? De notre présence? De notre volonté à faire partie de ce monde, cette société?. «Loin» c’est aussi pour eux, de viser la pointe de son arme, le cœur du caribou, couper les ailes des oies sauvages, fermenter l’huile de phoque, coudre une broderie ornementale sur le capuchon d’un parka, se raconter une histoire, jouer du tambour, chanter des chants de gorge… – leur frêle esquif, – moi, à un moment donné, aussi bête que ça puisse paraître, j’ai eu envie de r’venir à’maison au plus sacrant, dans mon petit confort de privilégiée, avec de l’eau qui coule de mon robinet sans que je la compte, sans que j’me dise qu’il faut que j’l’économise en faisant ma vaisselle pour qu’y m’en reste pour me laver à l’eau chaude. R’venir à’maison au plus criss auprès de mes deux amours qui m’aiment en retour d’une pièce à l’autre de la maison, à distance, chacun dans nos espaces sans que j’en doute plutôt que de supporter l’idée que mes voisins vivent dans un trois et demi sommairement meublé aux fenêtres placardées de planches de plywood en attendant qu’un cargo ou qu’un paquebot fasse de leur priorité, le port d’une nouvelle vitre en remplacement de celle que les jeunes du village ont fracassée pour le fun, un soir après l’école, parce qu’ils s’ennuyaient, et que ces dits voisins vivent surentassés les uns sué’z’autres; la môman, le chum de la môman, les quatre enfants, le mon’oncle, le cousin, la cousine, la sœur, le mon’oncle du pôpa de la sœur qui lui, un jeudi soir de paye après avoir fait la file à la COOP à 16h pour acheter sa caisse de douze à 70$, y feel comme pour dire «je t’aime» à ses p’tites nièces d’une pièce à l’autre de la maison, à proximité, chacune dans leur espace, en cachette, un jeu, un secret qui brûle entre leurs cuisses, mais qu’elles ne peuvent pas éteindre, parce qu’y reste pu d’eau dans le réservoir d’eau. Les premiers répondants au Nord, c’est parfois le camion-citerne qui passe une ou deux fois par semaine pour remplir les réservoirs d’eau vides de pas d’sens. Vide d’une envie de pousser toujours plus loin leur frêle esquif… – leur si dérisoire embarcation, face à un océan gigantesque, bravant les dieux instables des mers, du vent et du tonnerre – mais ce n’est pas qu’au Nord qu’on ne sait plus comment dire «je t’aime», faut pas croire, Martin Carpentier, un bon p’tit gars bin simple, pas d’couleur, pas d’culture, pas d’signe ostentatoire de Saint-Apollinaire, avait peur de perdre la garde de ses filles le jour où il a reçu ses papiers de divorce, il les aimait à en mourir…

            C’est l’audace de l’être humain, cette si petite chose orgueilleuse, c’est le désir de savoir, la soif d’apprendre, le besoin de découvrir – qui ont fait que je suis restée – C’est l’amour de l’inconnu, la perspective de trembler, de rire, d’être découragé, rassuré, de tout perdre ou de tout gagner, de chercher sans fin, la réponse aux questions que l’on se pose.

            De vivre enfin.

            (…) il y aura encore un voyage, et encore un autre ensuite, qu’ils ne seront peut-être, au fond, qu’une fuite en avant, mais qu’est la vie, sans cette fuite, sans cet instinct de survie? Comment vivre sans danger, sans doute, sans braver l’ignorance et affronter fièrement ses craintes les plus enracinées?

            Comment avoir l’audace de prétendre être en vie si l’on vit sans oser? – On me demande depuis que je suis de retour, de parler de mon expérience du Nord. J’en suis qu’à ses balbutiements. Je n’en sais rien encore, mais je sais que je veux braver mon ignorance et affronter mes craintes les plus enracinées, alors, j’y retournerai bientôt.

Des miettes que je n’ai pas…

L’instant où, assise à la table d’un café, rue Sainte-Catherine, devant un tout petit carnet de notes aux pages blanches, sans ligne, sans limite, sans ordre. Rien que des pages blanches à remplir. Même pas un semblant d’allée de jardin à suivre pour y planter mes sentiments. Un petit chemin à prendre pour ne pas s’écarter, se perdre, s’éparpiller. Trois moineaux perchés sur la rampe de l’escalier du café, à moins de deux mètres de distance, sans masque, remuent frénétiquement la tête de gauche à droite, de haut en bas, l’air de mendier des miettes de croissant que je n’ai pas commandé. Qu’un café-moka-bien-chaud-avec-un-seul-poutch-de-la-pompe-à-sirop-de-chocolat-dans-une-tasse-pas-un-verre-remplie-à-ras-bord-s’il-vous-plaît-ça-me-dérange-pas-si-y’a-pas-beaucoup-de-crème-fouettée-sul’top-merci-j’aime-mieux-ça-quand-qu’mon-café-y’est-pas-trop-sucré-t’sais. C’est une commande que j’ai pris l’habitude de défiler d’une traite, d’un jet, d’une vomissure rapide de mots parce que les commis de café sont tellement vites en affaires, aussitôt que tu mentionnes « café moka » à la caisse, t’as pas encore payé ta facture que l’espresso est en train de couler, trois poutchs de chocolat se ramassent dans un verre pis le lait est moussé. Une minute de plus, y brûle.

Elle n’a pas l’air contente de me servir. Elle bouge comme The Jackson Five dans Dancing machine à chacun de mes traits d’union. Un style de danse de robot des années 80’ qu’elle ponctue en battant des cils. Ça aurait peut-être plu à Jean-Marc ou aux Twins ou à Lydia Bouchard de l’émission « Révolution », mais moi, j’dirais plutôt que la théâtralité de son vocabulaire dégage un certain repli dans ses mouvements, l’emploi d’un langage de bas étage et que la robotisation de son non-verbal exprime sans aucun doute, un premier niveau de secousses d’impatience.

Suis-je une cliente pointilleuse?

Me semble… C’est pas comme si je débarquais avec une trâlée de suppléments alternatifs pour up grader mon café: Pas du lait de vache, du lait d’amande. Non! Du lait d’avoine. Non! S’cuse, t’as-tu du lait de coco? Pas d’mousse. Stevia à la place du sucre, et j’en passe. J’ai pour mon dire qu’une vache produit du lait, le p’tit veau boit sa dose pis le producteur de lait s’fend l’cul en quatre pour me pasteuriser ça, me l’emboiter dans un carton ciré peut-être pas recyclable, mais qui peut servir d’une belle grande Église au centre de mon village à Noël sous mon beau sapin roi des forêts, si j’y mets deux, trois couches de peinture pis une ampoule à batterie pour l’éclairer. Ne me parlez pas de lobbying, de propagande ou des documentaires cauchemardesques de mauvais traitement fait aux vaches de qui on arrache les p’tits veaux pas sevrés pour lesquelles elles produisent du lait et qu’on se le mette en bouteille ou sur les tablettes des épiceries, dans l’allée des produits laitiers. Mon grand-père Jules avait une ferme laitière qu’il a léguée à son fils, mon’oncle Albert, et les vaches, elles étaient bien traitées. Du moins, elles avaient l’air heureux. Elles cerclaient le pâturage qui s’étendait du chemin du Grand-Coteau à L’Épiphanie, jusqu’à la rivière L’Achigan. Ruminaient leu’foin. Digéraient quatre fois. Produisaient le lait qu’il pompait dans sa trayeuse. Des belles vaches Holstein.

Je me dis aussi, qu’une personne (parce qu’on ne peut plus dire « femme » puisque les hommes aussi peuvent accoucher) qui accouche et qui met son enfant en adoption à la naissance, elle produit aussi du lait qui ne servira pas sa fonction première: d’alimenter son nourrisson. Et le nouveau-né, pas sevré encore, fera son petit bout de chemin quand même dans les bras de ses nouveaux parents aimants.

Pis à part de d’ça, j’y sauve un poutch de pompe de sirop de chocolat pis de crème fouettée au même prix qu’un full body experience Café Moka normal. Pis en plus, j’lui épargne le gaspillage du lait chaud qu’elle a moussé en trop grande quantité pour la capacité de ma moyenne tasse!?

Pfff…

En tu’cas…

J’en reviens à mes trois moineaux qui ne s’impatientent aucunement eux, de ma table vide de miettes de croissant. J’ai le sourire épinglé au visage. Mes habits sont propres. Je suis parfumée. J’ai du rouge à mes lèvres. Je m’apprête à écrire, à aller à la rencontre de moi, un de ces rendez-vous en tête à tête que je préfère. Je me suis de bonne compagnie.

Enfin prête et installée, je m’aperçois que le gel noir servant d’encre dans mon stylo Pentel R.S.V.P. fine, est vide. La panique monte. Le temps d’une seconde. Pas longtemps. Une seconde seulement. Ce n’est pas long une seconde. C’est baisser les yeux sur l’écran de ton GPS sur l’autoroute, à 120 km à l’heure, les remonter et manquez sa sortie. C’est faire ton angle mort trop tard pour changer de voie et te faire rentrer dedans. C’est sortir des portes du métro Beaubien de peine et de misère, parce que le coup de vent que génèrent les portes battantes est aussi puissant que les rafales violentes et intempestives d’un vent d’Autan qui souffle sur le midi de Toulouse. Ça prend une seconde pour voir la 18 Est refermer ses portes et démarrer sans toi. C’est pas long une seconde de panique, mais ça fait pomper l’cœur vite pareil.

Assise à ma table, en face de mes trois quêteux ailés, je ne risque aucun retard d’arrivée ou d’accident de la route, mais il me semble à cet instant, alors que je viens d’entrer en scène, sur le théâtre de mon envie d’écrire, à la terrasse d’un café rue Sainte-Catherine, que je dois conclure en un rendez-vous manqué.

Éloge du rouge à lèvres

Si vous êtes triste, disait Coco Chanel, mettez plus de rouge à lèvres et attaquez! Bon. À cinquante-deux piasses le bâton de rouge à lèvres, mettons qu’on va s’gérer les humeurs, s’prendre un shooter de gin, avaler le pot de millepertuis pis qu’on va y aller mollo su’la fréquence de son utilisation. Ou qu’on va opter pour des marques bas de gamme acheter au comptoir des cosmétiques de la pharmacie. Ou qu’on va sucer un Popsicle à la cerise, manger des framboises, croquer des graines de grenade. Ou qu’on va se taper un grand cru ou de la vinasse b’en tanin qui tache les lèvres. Me semble que l’bourgogne ça va ‘ec toute. On pourrait aussi s’faire faire un tatouage rouge permanent tout l’tour des babines, mais ça, c’est un risque à prendre. Y’a toujours une cliente insatisfaite qui finit par témoigner à l’émission Chirurgie botchée. Pis au pire des pires, on se barbouillera la bouche ‘ec le marqueur Crayola rouge pompier, lavable à la machine, qui traine sur le plancher de la chambre vide de ma fille depuis la fois où elle m’avait dessiné un pommier (ça date de y’a longtemps). Un vide pas dramatique. Un vide b’en normal. Un vide parce qu’elle est là où elle doit être : à l’école.

À l’école secondaire.

Un passage obligé. Un pont couvert sur le fleuve tranquille de sa vie (jusqu’à maintenant) qui peut soit être b’en long à traverser ou trop vite passé. Un beau pont en bois rouge avec un toit de tôle gris comme Sur la route de Madison, au moment où Robert Kincaid cueille un bouquet de chardon à offrir à Francesca Johnson, juste avant qu’ils rembarquent dans l’pick up, r’tournent à’maison, s’embrassent dans la cuisine et qu’elle trompe son mari. Un pont qui mène d’l’aut’bord de ce qu’elle pense être et ce qu’elle est vraiment, ce qu’elle apprendra à mieux connaître d’elle, ce qu’elle aime, ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle attend des autres, ce qu’elle est prête à donner en amitié, en amour, et ce qu’elle osera reprendre pour se garder, se préserver, se respecter. L’audace de ses rêves, la force d’y croire, de douter même et d’agir pour réussir ce qu’elle entreprendra et la même force de se relever aussi, si elle échoue. Bon. Pis assimiler de nouvelles connaissances et réussir ses maths…

Faqu’euh, j’me mets du rouge à lèvres en esti pour passer le temps.

C’est pas que je m’inquiète pour elle. Je sais qu’elle va se débrouiller, qu’elle est bien outillée, mais y’a de ces pensées intrusives qui m’viennent, qui s’invitent, qui s’imposent, qui s’installent dans mon grand salon de conscience pis qui s’évachent de tout leur long, prennent toute la place et qui font que je me demande sans cesse : est-elle heureuse?

À tout moment de sa vie, est-elle heureuse?

Nos parents s’en faisaient’tu pour nu’z’autres quand on rentrait au secondaire?

B’en non voyons donc…

On pouvait être p’tit, grand, gros, la face plein d’boutons d’acné, trainant le poids d’un pesant coming «in» de gay ou de lesbienne incognito, en sachant très bien que ça s’ra pas pour tu’suite qu’on reprendra les paroles de Céline, qu’on sera «bien dans ma peau, incognito, je recommence ma vie à zéro». Des réglisses nous pendaient le long du corps, de nos épaules jusqu’aux genoux, on avait l’air d’une gang de primates sous-évolués qui cherchaient dans cette jungle humaine, le local de science. On avait les cheveux gras, la moustache échevelée, on sentait le swing, le sébum, la crasse, le sperme, les pieds. On pouvait avoir le fond d’culotte taché de sang parce que nos premières menstruations venaient de s’déclencher dans le cours de maths, sans crier gare, sans qu’on puisse faire le calcul rapide qu’un-plus-un extra kangourou dans le fond de notre sac d’école est égal à moins de honte et d’humiliation, et qu’une fois que tu te l’aie noué autour de ta taille, par la force des choses ou de ton égo (la «force», un principe physique : vive les compétences transversales!), en prenant bien soin de suivre la circonférence de ton ventre ballonné de crampes, tu finisses par te cacher le derrière, éviter les regards et passer à travers la journée. Penses-tu vraiment que ta mère ou ton père avaient de l’empathie pour ton malaise le soir, quand tu racontais les détails de l’incident à la table? B’en non, voyons donc… C’est à se demander si nos parents avaient même un iota d’intérêt pour ce qui se passait dans nos vies à l’école. Sauf si on avait une retenue ou un avertissement signé du prof dans notre agenda. Là, la fierté parentale en prenait un coup et l’orgueil nous menaçait d’être privé de sortie, d’argent de poche ou de dessert.

Je me souviens de mon entrée au secondaire à l’Institut Esther Blondin à Saint-Jacques. Une école privée. Une école de filles. J’étais un peu bou-boule. Mon gras de bébé n’avait pas eu le temps de fondre au soleil d’été. Je flottais au vent des grands pans de tissu de ma tunique bleu-gris que ma mère avait cousue pour moi, une taille ou deux trop grandes pour qu’elle me fasse plus longtemps. Un patron de robe que je n’avais pas choisi, pas à mon goût, pas demandé mon avis non plus, un modèle que je subissais, mais qui devait être facile à faire entre couvrir nos manuels scolaires d’une pellicule de plastique protectrice autocollante, identifier tout notre matériel et répondre aux clients du dépanneur duquel mes parents étaient propriétaires.

Je m’étais fait une gang d’amies frondeuses et baveuses desquelles je me suis faite séparer en secondaire 2 pour éviter que je devienne encore plus baveuse et frondeuse que je l’étais auprès d’elles. J’ai donc dû me refaire une gang d’amies parmi une classe de filles qui me tournaient le dos, m’ignoraient parce qu’il était déjà trop tard, j’avais l’étiquette collée dans l’font d’une fille frondeuse et baveuse. Enfin, en secondaire 3, j’ai trouvé des amies rieuses, généreuses et loyales que j’ai dû quitter en secondaire 4 parce que mes parents venaient de divorcer et qu’on déménageait à Montréal. Delà, je me suis retrouvée dans une grosse Polyvalente à Point-aux-Trembles, remplie de près de deux mille élèves regroupés en gang d’amis déjà soudés depuis trois ans auxquelles je devais me greffer à l’une d’elles au plus sacrant pour éviter de manger mon lunch en cachette, tu’seule, assis sul’bol des toilettes le midi parce que j’avais trop honte de manger à la cafétéria en tête à tête, devant tout l’monde, avec ma solitude. Ce qui ne m’a pas empêchée d’être élue « Personnalité féminine de l’année » au bal des finissants de secondaire 5!

B’en oui, c’est rough la vie au secondaire, mais on passe à travers!

Faqu’euh, j’me mets du rouge à lèvres en esti pour passer le temps.

Me demandant si ma fille est heureuse.

J’attends qu’elle revienne de l’école pour lui demander comment s’est passé sa journée au secondaire. En attendant, les multiples couches de rouge à lèvres s’échappent et sillonnent les ridules d’expressions creusées par le temps tout l’tour de ma bouche. Les crèmes anti-âge ont pas faite leu’job. Un jour, le vide cité plus haut, sera peut-être aussi pour moi, un vide pas dramatique, un vide b’en normal, un vide parce que je serai là où je dois être : vieille.

Faqu’euh, j’me mets du rouge à lèvres en esti pour passer le temps et j’attaque!